Implication des adolescents et jeunes adultes au musée

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photo credit ©Artizest

Comment diversifier et engager son public “jeune” ?

La semaine dernière, je visitais une fondation française d’art contemporain récemment ouverte. Il y avait peu de monde et nous étions invités à retirer nos chaussures pour accéder à l’exposition. A l’étage, j’entre dans une salle vide de visiteurs à l’exception de deux adolescentes. L’une est allongée sur un des bancs du musée, l’autre assise au sol, à demi appuyée contre le banc. Elles parlent à voix basse, leurs visages sont très proches. Ces deux jeunes filles, entourées d’œuvres d’art inestimables, partagent un précieux moment d’intimité. Soudain, un vigile entre à grandes enjambées et les réprimande car « on ne s’allonge pas comme ça sur les bancs ». Que cet homme ait agit de sa propre initiative ou encouragé par sa hiérarchie, peu importe ; la réalité est là : les rares instants où les publics adolescents s’approprient l’espace impersonnel du musée d’art, ils sont réprimandés.

Dissonance cognitive chez les institutions culturelles ?

De nombreuses institutions culturelles souhaitent à tout prix attirer les publics des générations X et Y, mais paradoxalement, ils ne les observent pas, ne les questionnent pas, ne les écoutent pas, et ne les incluent pas dans leurs réflexions. Beaucoup d’institutions créent de nouvelles médiations, expositions ou événements sur des a-priori, sans consulter leurs publics cibles, sans les inclure dans leur processus d’idéation[1] ou de conception. Elles s’étonnent ensuite de ne pas voir ces publics affluer en masse pour visiter leurs expositions, participer à leurs événements, télécharger leurs applications.

Ces écueils sont fréquents lorsqu’on conçoit seulement « pour » et non « par » ou « avec » son public cible. Dès lors, l’agentivité créative (creative agency en anglais) demeure exclusivement entre les mains des institutions et le public reste simple récepteur, voire consommateur, d’un contenu.

Alors comment encourager l’implication des adolescents et jeunes adultes au musée ? Il faut noter avant toute chose que les jeunes détestent être catégorisés comme un groupe homogène — ce qui paraît logique. C’est une des remarques de Mark Miller, responsable national du programme Circuit, une initiative britannique à destination des 15-25 ans ayant ouvert la voie en termes de programmes « par », « avec » et « pour » les publics d’adolescents et jeunes adultes.

Focus sur Circuit, programme 15-25 ans de la Tate

Entre 2013 et 2017, la Tate a développé Circuit, un programme aussi innovant que pertinent, destiné aux 15-25 ans et financé la Paul Hamlyn Foundation[2]. La finalité de Circuit était de permettre à une plus grande diversité de jeunes de s’impliquer au sein des musées mais aussi de renforcer la collaboration entre les musées d’art, les associations jeunesse, et les jeunes eux-mêmes ! La devise du programme : « les jeunes, les organisations de jeunesse et les musées : travaillant comme alliés pour provoquer le changement. » Bref, un programme pour, par et avec les jeunes.

Aux côtés de la Tate à Londres, six autres institutions ont participé à cet effort : Tate Liverpool (Liverpool), The Whitworth (Manchester), MOSTYN (Llandudno), Wysing Arts Center and Kettle’s Yard (Cambridgeshire), Firstsite (Colchester), et Tate St. Ives (St. Ives). Au total, 175 000 jeunes ont pris part à ce programme et 80 partenaires ont été sollicités. Parmi eux  des organisations liées à la jeunesse, à l’éducation, ainsi que les autorités locales.

Leurs actions en bref

Au cours de ces quatre années, ces institutions britanniques ont travaillé de concert, échangeant leurs bonnes pratiques et leurs échecs. Voici quelques unes des actions phares développées lors du programme :

  • Créations de collectifs de jeunes au sein du musée (certains en avaient déjà depuis les années 1990 !). Ces collectifs sont force de propositions, considérés comme membres de l’équipe du musée, et responsables de la mise en place d’un ou plusieurs événements.
  • Évaluations par les jeunes de la programmation des institutions. Pour ce faire, les jeunes ont été formés à diverses techniques d’évaluation (méthodes d’observation, interviews) – une expérience qu’ils ont pu mettre en valeur dans leurs CV.
  • Sensibilisation et formation des équipes de musées auprès d’organisations spécialisées dans le travail avec les jeunes adultes.
  • Inclusion du « Collectif Jeunes » et de membres d’associations locales dans la définition des programmations culturelles.
  • Création de galeries pop-up dans certains quartiers. Mise en place d’un « bus magique » ramassant les jeunes sur son passage pour les amener aux espaces culturels locaux (Tate St Ives).

La liste d’actions est longue et inspirante. Elle peut être consultée directement sur le rapport final du programme Circuit, disponible en ligne [en anglais].

Participation ados et jeunes musées

Tate Modern — Photo Credits ©ISAW

Ados et jeunes adultes au musée, comment faire ?

Dans leur rapport final, la Tate et ses partenaires livrent de multiples conseils aux institutions souhaitant diversifier et mieux servir leurs publics d’adolescents et jeunes adultes.

Formation

Ils évoquent notamment qu’il est primordial de former ses équipes à l’interaction avec les jeunes, et de développer des opportunités de stages rémunérés et de travail pour les jeunes adultes éloignés de la culture. Vos équipes devraient refléter la diversité que vous souhaitez voir dans votre public.

Cas par cas

Chaque institution culturelle doit également composer en fonction de son emplacement géographique, de sa propre expérience, et des contextes dans lesquels évoluent ses participants. Le copié-collé d’initiatives ou de « recette miracle » développées par d’autres institutions est voué à l’échec.

Transparence

Mark Miller insiste sur la nécessité d’être absolument transparent sur « pourquoi » vous souhaitez amener des jeunes personnes au sein de votre institution. Il écrit :« Est-ce pour permettre au public de développer un sentiment d’adhésion et d’auto-détermination au sein des institutions publiques ? Est-ce pour fidéliser de nouveaux publics et aider à pallier   la chute du nombre de visiteurs ? Est-ce pour offrir aux jeunes des opportunités de développer de nouvelles compétences ? ».

Permission

Il est également essentiel de demander aux personnes pour qui vous créez ces programmes, comment elles ont envie d’être désignées. « Jeunes à mobilité réduite » par exemple peut vous sembler tout à fait approprié, mais avez-vous demandé à ces « jeunes à mobilité réduite » ce qu’ils pensent de cette catégorisation ? C’est ce qu’exprime une jeune fille atteinte de syndrome douloureux régional complexe (SDRC) dans une des vidéos réalisées dans le cadre de Circuit (visible ci-dessous). « Ne vous méprenez pas, dit-elle. utiliser des étiquettes peut être utile, mais pas sans ma foutue permission »

Le programme Circuit, parmi d’autres, montre qu’il est possible d’impliquer de manière durable et profonde les publics de moins de 30 ans ayant eu peu voire pas d’interaction avec les musées. Bien sûr cela demande un investissement considérable en temps, en ressources humaines, en formation. Cela demande aussi de développer autant de propositions qu’il existe de « sous-groupes » de jeunes, qui rappelons-le, ne forment pas une masse homogène.

Je repense à ces deux adolescentes, réprimandées pour s’être allongées sur le banc d’un musée vide. J’espère que contrairement à moi, elles ont déjà tout oublié de ce moment et qu’elles s’allongeront de nouveau dans une institution qui saura les comprendre et les accueillir.

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Ressources supplémentaires :

Le programme OF/BY/FOR ALL, mené par l’inspirante Nina Simon.

Le programme Mas in Young Hands au Museum aan de Stroom (MAS) à Anvers.

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Si vous souhaitez vous lancer dans une démarche de co-création avec vos publics, ou simplement en savoir plus sur le sujet et poser vos questions, commentez cet article ou contactez Artizest.

 


[1]Processus de brainstorming dans une logique d’innovation : création, partage et analyse collective d’idées.

[2]La Paul Hamlyn Foundation est un financeur indépendant oeuvrant pour aider les personnes à surmonter  milieu défavorisé et  manque d’opportunités, afin qu’elles puissent réaliser leur potentiel et profiter d’une vie épanouissante et créative.