Co-working et incubateur au musée : opportunité ou menace ?

co-working et incubateur au musée
Photo courtesy of NEW INC.

Attirer de nouveaux publics, être reconnu comme un lieu d’innovation, diversifier ses financements, autant d’objectifs dans lesquels bon nombre de musées pourraient se reconnaître.

Chez nos confrères anglo-saxons, une tendance montante tente de répondre à ces trois enjeux : l’espace de co-working ou incubateur d’entreprises au musée. Petit tour d’horizon des initiatives dans le monde et en France.

Pourquoi diantre créer un espace de co-working ou incubateur au musée ?

Co-working ou incubateur ?

Pour commencer, il faut peut-être rappeler la différence entre un espace de co-working et un incubateur.

L’espace de co-working est un lieu de bureaux partagés à plus ou moins long terme. Certaines personnes peuvent les fréquenter à la journée, au mois ou à l’année et les configurations sont multiples, allant de l’open-space au bureau clos.

L’incubateur lui, est un lieu où plusieurs jeunes entreprises ou startups se côtoient un temps donné (une année ou plus) pour travailler sur le développement de leur activité. Dans un incubateur, les participants bénéficient de séances de conseils et de ressources multiples pour mener à bien leurs projets.

Quel intérêt pour les musées ?

On peut définir globalement deux voies possibles pour les musées souhaitant « survivre » dans le contexte actuel de double compétition — compétition pour l’attention des publics dont les options de loisirs sont toujours plus nombreuses, et compétition pour des financements traditionnels (subventions) se raréfiant au fil des années.

Ces deux voies seraient les suivantes : devenir un espace social, un forum, une place publique, un nœud stratégique de l’écosystème local ; ou bien un espace de recherche et d’innovation, notamment tourné vers les nouvelles technologies. Certes, cette séparation en deux voies est un peu simpliste, il s’agirait en réalité d’un spectre plus nuancé, mais vous saisissez l’idée.

Si on emprunte la deuxième voie, la création d’un espace de co-working ou incubateur au musée peut être un excellent moyen d’attirer les talents de demain, de développer des outils et services novateurs au sein de son institution, de bénéficier de fonds privés (si la gouvernance du musée le permet) ou encore de toucher certains publics professionnels, notamment des futurs « amis » du musée ou mécènes. Voici quelques exemples d’initiatives plutôt concluantes à l’étranger.

Co-working et incubateur au musée : Etats-Unis et Australie

The New Museum (New York)

En 2013, le New Museum ouvre New Inc., un “accélérateur d’entreprises” couplé à un espace de co-working. New Inc. se présente comme un incubateur dédié aux professionnels travaillant à l’intersection de l’art, du design et de la technologie. Chaque année, New Inc. lance un appel à projets permettant de recruter une petite centaine de ces professionnels représentant « un mélange interdisciplinaire d’artistes, designers, technologistes, futuristes, et entrepreneurs créatifs. » En fonction de leur profil et de leurs ambitions, les incubés travaillent à la création d’une entreprise, ou à la mise en œuvre d’une installation artistique ou encore, à des expériences scientifiques ou de design urbain.

Pendant un an (durée du programme), les incubés sont accompagnés vers la création d’un business model pérenne. Ils participent ainsi à des workshops, des tables rondes, reçoivent des intervenants invités, bénéficient de mentorat, participent à des sorties et évaluation entre pairs. Pendant toute la durée de leur incubation, ils bénéficient d’un espace de travail dans le Lower East Side.

The Australian Center for the Moving Image (Melbourne)

Le Centre Australien de l’Image Animée (ACMI) ouvre en 2016 le « premier espace de travail collaboratif pour les industries créatives établi par une institution culturelle majeure en Australie ». Son nom : ACMI X.

Cet espace accueille aussi bien des cinéastes que des artistes visuels et numériques, des scénaristes et des designers, qui travaillent avec et autour de l’image animée. Les maîtres-mots de ACMI X sont la collaboration, l’innovation et le développement durable.

Pour 600$ australiens par mois, les membres ont accès à un bureau et bénéficient également d’un accès privilégié aux espaces et ressources du musée : cinémas, archives et studios de production dernier cri.

The Shop au Contemporary Art Center (New Orleans)

Avec The Shop, Le Contemporary Arts Center de la Nouvelle Orléans propose 3700 mètres carrés de bureaux partagés au design contemporain pour les professionnels des industries créatives. Parmi les nombreux services proposés aux membres, on compte une réception, un service de courrier, sept salles de conférence et vidéoconférence, le Wi-Fi, un service d’assistance informatique, des imprimantes. The Shop propose également à ses adhérents une série de programmes éducatifs et culturels, des événements de réseautage et d’accompagnement entrepreneurial. The Shop est accessible 24h/24 et 7 jours sur 7 grâce à une serrure numérique pilotée via une appli et les résidents peuvent même amener leur chien au bureau. Pour les nomades, le tarif est de 35$ par jour ; on peut accéder à l’open-space pour 325$ par mois, et les bureaux dédiés pour une personne sont à partir de 600$/mois.

Et en France ?

Les espaces de coworking au musée

Dans l’Hexagone, les exemples de co-working au musée sont maigres voire quasi-inexistants. Après quelques recherches, le seul musée disposant d’un espace de co-working serait le Pixel Museum à Schiltigheim dans le Bas Rhin. Appelé Pixel Factory, cet espace de co-working ouvert à tous met à disposition des utilisateurs bureaux et salles de réunions au design « passe-partout ». Bref, c’est un premier pas mais on est loin des propositions états-uniennes et australiennes.

Les incubateurs au musée

Louvre-Lens Vallée

Le Louvre-Lens a ouvert en 2013 un incubateur et accélérateur d’entreprises. Cette initiative est soutenue par de nombreux partenaires publics : l’État, la Région Hauts-de-France, la Communauté d’agglomération Lens-Liévin et l’Université d’Artois ; et bénéficie également du soutien privé d’Orange. Appelé Louvre-Lens Vallée, cet incubateur arbore une mission légèrement « barbare » dans son énoncé, laissant penser que la tech et le développement économique sont davantage visés que l’innovation culturelle et sociale. Cette mission, la voici : « accompagner des porteurs de projets à développer l’expérience usager de demain pour créer de la performance économique ».
Cela étant dit, l’offre d’accompagnement est claire et détaillée, inspirée des méthodes du Design Thinking. Ainsi, le Louvre Lens Vallée propose aux jeunes entreprises trois voies distinctes :

  • l’incubation : 7 mois permettant notamment aux startups de tester des prototypes sur les utilisateurs finaux (99€ TTC/mois) 
  • l’accélération : un accompagnement « agile et sur-mesure » pour les structures existantes nécessitant, entre autres, un coup de pouce sur les recherches de financements, la structuration juridique et fiscale de leur entreprise (250€ TTC/mois)
  • l’accélération internationale : pour les structures existantes souhaitant s’implanter à l’international (499€ TTC/mois).

Toutes les entreprises incubées ou accélérées au Louvre Lens Vallée bénéficient de deux postes de travail et de plusieurs espaces pour développer et tester leurs prototypes, d’invitations à divers événements type culturathons et conférences, ainsi que d’un réseau de partenaires et experts venant de disciplines variées. Bref, c’est un véritable incubateur.
En juin dernier, une nouvelle promotion de start-ups a été sélectionnée, les heureux incubés n’ont pas encore été révélés, mais on imagine que ça ne saurait tarder.

L’Incubateur du Patrimoine

D’autre part, le Centre des Monuments Nationaux a effectivement lancé un incubateur permettant à des startups d’être accompagnées, conseillées pendant une année et de tester leurs services ou produits directement dans les monuments du CMN. Une initiative exclusive en France, qui démarre sa deuxième promotion d’incubés. Cependant, à la différence des institutions anglo-saxonnes, l’Incubateur du Patrimoine n’héberge pas les startups pendant leur incubation ; elle met “seulement” à disposition des « postes de passage » ou salles de réunions de manière ponctuelle dans le prestigieux Hôtel de Sully à Paris.

Incubateur au musée
Photo Courtesy of NEW INC.

En bref, créer des espaces de co-working ou même un incubateur dans un musée peut être un excellent moyen d ‘attirer de nouveaux publics, de nouvelles sources de financements, et des propositions novatrices. Ce type de nouvelles activités (co-working et incubateurs) fait souvent partie d’une plus grande tendance visant à s’appuyer de plus en plus sur des fonds privés et du mécénat d’entreprise. On peut y voir un glissement potentiellement menaçant puisqu’il retire à l’Etat sa responsabilité de financer et soutenir la culture.

On pourrait aussi considérer que s’entourer de startups et entrepreneurs culturels est un moyen de développer un des rôles du musée de demain : être un laboratoire dans lequel s’expérimentent diverses manières d’assurer ses missions de service public, de démocratisation et démocratie culturelles. C’était notamment le cas de Mahuki, incubateur du Te Papa Museum en Nouvelle Zélande. À qui revient la charge financière de faire vivre ce genre d’initiative, là est la question.

J’aimerais connaître les avis des professionnels d’institutions culturelles sur cette question, autant sur la faisabilité de mettre en place ce type de programmes que sur l’intérêt — ou la menace — qu’ils représentent. N’hésitez pas à vous exprimez via les commentaires ou à écrire à info[at]artizest.fr.