Creative placemaking: l’art de la culture en ville

Creative placemaking Photo by Steve Kozma via Flickr

Introduction à l’aménagement créatif du territoire

Aux Etats-Unis, deux récents rapports de la Kresge Foundation en partenariat avec l’agence Point Forward montrent l’impact positif de l’intégration des arts, de la culture et du design collaboratif dans des quartiers délaissés de certaines grandes villes post-industrielles. Ces pratiques, englobées et définies par le concept de « creative placemaking », forment là-bas une discipline à part entière, reconnue comme telle par le National Endowment for the Arts[1] (NEA). Alors, en quoi consiste exactement le creative placemaking ?

 

Creative Placemaking : les définitions

« Les villes ne peuvent pas juste compter sur la technologie pour devenir « smart ». Les smart cities se doivent de prendre en compte l’urbanisme dans sa totalité, de l’habitat au transport, en passant par les citoyens et l’art. » C’est ce que déclare Jason Schupbach dans une interview récente. Aujourd’hui directeur de l’école de design de l’Arizona State University, Schupbach a été pendant sept années, le directeur des programmes de design et creative placemaking au NEA. Dans un rapport de 2010 de cette même institution, Ann Markusen et Anne Gadwa ont offert une définition du creative placemaking qui s’impose comme une référence dans le secteur : « Dans le creative placemaking, les partenaires des secteurs public, privé, non professionnel et communautaire façonnent stratégiquement le caractère physique et social d’un quartier, d’une commune, d’une ville ou d’une région autour des activités artistiques et culturelles. Le creative placemaking englobe les espaces publics et privés, revivifie les structures et les rues, améliore la viabilité des entreprises locales et la sécurité publique, et réunit des personnes diverses pour célébrer, inspirer et s’inspirer. »

Le Creative Placemaking en pratique aux Etats-Unis

Une des bourses de la Kresge Foundation a permis, dans un quartier post-industriel de la ville de Cleveland (Collinwood), de mettre fin au déclin de la population, de reconstruire une avenue commerciale composée majoritairement de boutiques à vocation artistique, culturelle ou créative, et de donner une identité positive au quartier de manière générale. Une équipe plurielle composée de résidents, d’artistes locaux, d’entrepreneurs culturels et de représentants de la municipalité a œuvré sur ce projet pour prouver que « l’intégration délibérée des arts et de la culture dans le développement des collectivités peut être un catalyseur essentiel pour l’émergence de solutions créées localement et répondant aux besoins d’un quartier[2]. » La gestion du parc immobilier est une problématique centrale du creative placemaking; Artspace, un promoteur immobilier sans but lucratif dont le nombre d’initiatives explose ces dernières années, s’y attelle avec passion. De la création d’appartements spécifiquement étudiés pour des artistes, à des tiers lieux créatifs et centres culturels mobiles, Artspace est un des porte-drapeaux du creative placemaking à grande échelle.

 

 

Des innovations dans l’hexagone

En France aussi cette discipline se développe, souvent sans avoir adopté la dénomination de creative placemaking. Polau (Pôle des arts urbains) à Tours œuvre sur deux volets principaux : en tant qu’« incubateur ou producteur de projets artistiques liés à l’aménagement du territoire » et en tant qu’ « urbaniste spécialisé en stratégies culturelles ». Polau est également à l’initiative de la plateforme collaborative Arteplan, dédiée aux initiatives mêlant arts et aménagement du territoire. Dans la même veine mais avec une attention plus particulière à la notion d’innovation, on retrouve l’agence Villes Innovations à Grenoble. Villes Innovations œuvre notamment sur l’élaboration de tiers-lieux artistiques et scientifiques, la création de labs divers et variés (fab labs, living labs et autres) ainsi que sur des réalisations mêlant l’art au numérique et à l’entreprenariat pour des zones rurales et urbaines en besoin d’un second souffle.

N’oublions pas les nombreuses associations se démenant dans des dynamiques propres au creative placemaking. Souvent étiquetées d’associations socio-culturelles, elles travaillent de concert avec des entités publiques et privées pour améliorer la vie des citoyens de quartiers souvent délaissés. Enfin, il faut mentionner les nombreux collectifs hétérogènes tels Ya+K, le Collectif Etc, ou encore Bellastock et Bruit du Frigo dont les réalisations audacieuses et sensibles conjugent le creative placemaking à la française.

creative placemaking

Photo by Graham Coreil-Halen via Flickr

 

 Des méthodes et des exemples

Aux Etats-Unis, des guides et livrets de bonnes pratiques commencent à émerger ça et là. En décembre 2016, le NEA a publié un ouvrage gratuit et disponible en ligne : « How to Do Creative Placemaking: An Action-Oriented Guide to Arts in Community Development« . Les points clés récurrents de ces guides sont : l’unicité de chaque contexte et donc des solutions qui s’y rapportent ; le rôle clé des artistes et créatifs.

En effet, chaque quartier, chaque communauté possède sa propre histoire. Lorsqu’il s’agit de creative placemaking, on ne peut pas calquer le modèle d’un projet réussi tel quel sur une autre ville, sans prendre en compte le caractère unique des quartiers et communautés qui l’habitent.

Les artistes — locaux de surcroît — occupent une place essentielle car ils peuvent faire office de pont entre une communauté et un service public, une entreprise, ou tout autre entité souhaitant impulser un projet. Aux Etats-Unis par exemple, les travaux acclamés de Rick Lowe à Houston et Theaster Gates à Chicago témoignent du potentiel souvent inutilisé des artistes à répondre aux enjeux sociaux et économiques de proximité.

La suite

Majoritairement focalisée sur les problématiques urbaines, le creative placemaking commence à s’intéresser aux espaces ruraux, eux aussi dans le besoin d’un second souffle. Les petites villes ne s’y trompent pas. Récemment, celle de Ferrol en Espagne a invité Banksy, via une publicité cocasse, à venir exercer son art dans un des quartiers de la ville afin de lui redonner un peu de prestige.

Le creative placemaking est parfois victime de son propre succès, ou de l’opportunisme des promoteurs immobiliers. En effet, aux Etats-Unis, on observe des cas où des actions de creative placemaking réussies ont entraîné une gentrification des quartiers. L’association PSSST à Los Angeles a même été contrainte de fermer, tant  ses actions positives semblaient paradoxalement mettre en danger le futur des habitants modestes du quartier. C’est pour cette raison qu’un projet de creative placemaking durable doit engager les collectivités, se portant garant de la protection des habitants, notamment en assurant que leur loyer n’augmentera pas.

 

En bref, le creative placemaking est une discipline à la croisée des arts, du design et de l’aménagement urbain. Recourant à l’art pour résoudre des problématiques d’ordre socioéconomiques, elle rend la ville plus agréable à vivre pour tous. Solidement implantée aux Etats-Unis, cette discipline hybride parviendra-t-elle à se forger un nom —francophone — dans l’hexagone ?

 

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Ressources supplémentaires :

Les géos-artistes : nouvelles dynamiques pour la fabrique urbaine

Festivals, forums, zones : les idées au carrefour des disciplines et des pratiques

 

 

[1] Le National Endowment for the Arts est un fonds national dédié à l’art et à la culture. Il n’existe pas de Ministère de la Culture aux Etats-Unis, le NEA est donc l’équivalent le plus proche.

[2] Kresge Foundation (2017), Case Study: Creative Placemaking in North Collinwood, http://kresge.org/sites/default/files/library/cleveland_cp_full_case_final_sep_25_1_links_corrected_6282017.pdf