Logements et ateliers, quelles solutions pour les artistes ?

Atelier d'artiste
Un exemple de résidence rénovée par Artspace.

Beaucoup d’artistes rêvent d’un toit sous lequel ils pourraient vivre et travailler dans de bonnes conditions; peu d’entre eux en ont réellement les moyens. Existe-t-il des logements/ateliers sociaux pour les créateurs de l’hexagone?

 

Artistes plasticiens, compositeurs, écrivains, artisans, designers ou intermittents… quelles options de logement s’offrent à vous? Ces professions impliquent souvent de travailler chez soi et requièrent des aménagements particuliers ou des bâtiments aux caractéristiques spécifiques parfois très coûteuses. Un rapport de l’INSEE indique que les professionnels exerçant un métier artistique sont souvent issus d’une origine sociale favorisée: 25% d’entre eux ont un père cadre supérieur contre 11% pour le reste de la population active en emploi. Cependant les disparités de salaires marquées dans le secteur artistique et culturel révèlent qu’une grande partie de ces professionnels sont obligés de cumuler prestations sociales et petits boulots alimentaires pour pouvoir joindre les deux bouts. Les artistes pourraient-ils bénéficier de logements abordables équipés d’ateliers ?

 

Des initiatives rares et centralisées

Depuis quelques années, le budget dédié à la culture (secteur de la communication mis à part) diminue. Paradoxalement, l’impact positif des initiatives artistiques et culturelles sur la revitalisation urbaine gagne en reconnaissance.

Inauguré en Juin 2010, le projet pour le Secteur Nord Emile Chaine situé dans le 18e arrondissement de Paris est un programme de réhabilitation urbaine mêlant mixité sociale et soutien à la création. Cette initiative qui a rassemblé huit architectes dévoile un total de 117 logements sociaux, 15 ateliers d’artistes (artistes plasticiens et musiciens), ainsi que 7 locaux d’activité.

Toujours dans la capitale — toujours dans le 18e — l’historique Villa des Arts a bénéficié l’an dernier d’une rénovation totale. L’espace refait à neuf accueille à présent des ateliers d’artistes ainsi que 36 logements sociaux. Décrite comme une « opération pilote de mixité logements sociaux/ateliers d’artistes, » ce projet confié aux architectes Grégoire Oudin (AGPO) et Bertrand Naut (ABN) révèle un design chic et contemporain.

Ces initiatives ne sont pas seulement rares, elles ont aussi l’inconvénient d’être centralisées : comme c’est souvent le cas en ce qui concerne l’art et la culture, tout ou presque est à Paris. Les seuls exemples de logements à mixité sociale ouverts aux artistes sont à Tourcoing dans l’usine de RIGA, un projet achevé en 2013; ainsi qu’à Lormont, près de Bordeaux où un plan de logements/ateliers en accession sociale à la propriété réservés aux artistes et aux créatifs est en cours. Les dates de complétion ne sont pas renseignées pour l’instant.

Atelier d'artiste

Logements pour Artistes et Créatifs

 

Des ébauches de solutions 

Ces logements sont souvent l’initiative de bailleurs sociaux: la SIEMP dans le cas du secteur Nord Emile Chaîne, et la RIVP dans celui de La Villa des Arts. L’effort mérite d’être salué ; cependant, il ne s’agit pas pour ces régies immobilières d’être tout pour tout le monde; la création de partenariats pour nourrir ce type de projets est cruciale, et pourtant, elle est souvent négligée. Pire, il est fréquent que cette option ne soit même pas envisagée.

Pour un de ses nombreux projets de jardins partagés — celui de la résidence Python Duvernois dans le 20e — la RIVP s’est associée à Multi’color, une association d’éducation à l’environnement qui a pour mission de «développer l’observation de l’environnement par des pratiques artistiques et favoriser l’accès à la culture. » Dans chaque ville, chaque quartier, vivent des acteurs culturels et artistiques dont la force créative ne demande qu’à être utilisée.

« Parachuter un artiste dans un quartier auquel il n’appartient pas, dans lequel il arrive pour repartir aussitôt le projet terminé, ne résout pas le problème de fond.»

L’initiative Art Contemporain et logement social — un partenariat entre 5 bailleurs sociaux et la mairie du 11e — est un effort positif, mais comme beaucoup d’autres initiatives dans ce sens, elle n’est que temporaire. Parachuter un artiste dans un quartier auquel il n’appartient pas, dans lequel il arrive pour repartir aussitôt le projet terminé, ne résout pas le problème de fond.

Malgré quelques actions, les efforts restent timides et présentent une lacune évidente : la séparation entre les logements sociaux et ceux destinés aux artistes. Dans certains de ces plans de logements, il semblerait que la balance de la mixité sociale soit sensée être équilibrée par la présence des artistes. Il apparaît alors que la création de logements à prix abordables réservés aux travailleurs du secteur de la création soit une priorité ignorée.

La précarité des travailleurs du secteur artistique et les exigences spatiales et matérielles de leur profession ne posent pas seulement problème en France. A l’étranger aussi on cherche des solutions créatives à ce casse-tête.

 

Comment ça se passe ailleurs?

Les Etats-Unis ne sont pas réputés pour leurs prestations sociales, et les créateurs ne bénéficient d’aucun traitement de faveur: là-bas, le statut d’intermittent n’existe pas et les artistes accumulent des jobs pour continuer à développer leur pratique artistique.

Devant le manque d’aides proportionnées par l’état, certaines entreprises se découvrent une âme philanthropique et de nombreuses associations voient le jour pour venir au secours des professionnels du secteur artistique.

Analogue au modèle de nos bailleurs sociaux français, Artspace est un promoteur immobilier sans but lucratif dont la mission est de fournir des logements/ateliers pour les artistes et les entreprises créatives et de construire ou rénover des espaces destinés à devenir des centres culturels ou des locaux commerciaux pour les artisans.

Les projets d’habitation avec atelier proposés par Artspace sont pensés en détail et adaptés aux besoins des artistes. Les appartements disposent chacun d’un atelier de 100 à 150 mètres carrés et sont dotés de caractéristiques favorables aux besoins des artistes: plafonds hauts, portes élargies, ou encore insonorisation.

Les bâtiments choisis pour la création de ces appartements sont également équipés d’installations avantageuses telles une galerie d’art ou des salles de réunion, ainsi que des locaux commerciaux au rez-de-chaussée.

 

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Pour financer ses projets, l’association bénéficie de fonds publics « y compris ceux mis à disposition pour la création de logements à prix modérés, le développement économique, la préservation du patrimoine historique et le développement d’installations culturelles.» De plus, Artspace bénéficie de financements privés et de soutiens philanthropiques proportionnés par des particuliers et des entreprises. Pensés initialement pour les artistes, les logements de Artspace sont accessibles aux foyers gagnant 60% ou moins du revenu médian local 1) le revenu médian partage en deux la population : La moitié de la population dispose d’un revenu plus élevé que le revenu médian, l’autre moitié d’un revenu moins élevé que le revenu médian. de leur ville. Toutes les personnes éligibles à un logement social peuvent postuler, mais la priorité est donnée aux artistes, aux artisans, et aux individus “qui participent et se consacrent aux arts.” On compte une trentaine de résidences Artspace aux Etats-Unis.

Les associations sans but lucratif ne sont pas seules à œuvrer au bien-être des artistes et créateurs ; les promoteurs et agents immobiliers s’y mettent aussi.

Flats Chicago est une société qui — comme son nom l’indique — réhabilite de vieux bâtiments des quartiers de Chicago pour en faire des résidences design et fonctionnelles. Leur plus récent programme, intitulé Flats Studios a pour but « d’utiliser les locaux commerciaux vacants dans les immeubles de logement pour soutenir, éveiller et encourager les esprits artistiques de notre communauté. » En plus de logements sociaux, la société offre des studios et ateliers d’artistes, ainsi que des galeries. Des curateurs d’art sont engagés pour concevoir des expositions sous forme de galeries pop-up dans les vitrines vides des locaux commerciaux situés en rez-de-chaussée. En ce moment, c’est à Audra Jacot et Edward Muela que revient cette responsabilité. Depuis le début de l’année 2015, Flats Studio a fait naître 6 expositions de groupe rassemblant des artistes locaux, majoritairement émergents.

 

L’artiste est un voisin comme les autres

Les avantages de logements sociaux équipés d’ateliers pour créateurs sont multiples et bénéficient aussi bien aux artistes qu’aux quartiers dans lesquels ces projets sont construits. Non seulement les artistes ont accès à un logement adapté à leurs revenus, mais ils profitent aussi d’un lieu de travail qui correspond à leurs besoins de création et des espaces pour exposer et partager leurs travaux. D’autre part, les résidents « non-artistes » du même immeuble ou quartier ont un accès direct à l’art — sous quelques formes qu’il soit — et peuvent se familiariser à un environnement qu’ils n’auraient peut être pas eu l’opportunité de côtoyer.

Au fond, l’idée est d’en finir avec le concept de l’artiste en marge d’une société à laquelle il ne contribue pas ou peu. L’artiste est un voisin comme les autres qui peut vivre et travailler dans un immeuble rempli de « non-artistes, » et inversement, par sa présence et son travail, permettre à ses voisins de se sentir chez eux — bienvenus — quand ils entrent dans une institution culturelle.

 

 

 

References   [ + ]

1. le revenu médian partage en deux la population : La moitié de la population dispose d’un revenu plus élevé que le revenu médian, l’autre moitié d’un revenu moins élevé que le revenu médian.